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Idées
Chômage des femmes : un silence suspect
Par Margaret Maruani, sociologue, directrice de recherche au Cnrs

L’addition précise de l’insécurité de l’emploi est bien difficile à établir. La raison en est que nous nous trouvons dans des zones frontalières où se mêlent des situations confuses et des catégories diffuses : le chômage, la précarité et la pauvreté laborieuse. Il faut aujourd’hui déchiffrer la façon dont une société construit la légitimité ou l’invisibilité des différentes modalités de privation d’emploi, dont les femmes sont particulièrement victimes. Il ne s’agit pas de faire le tri des bons et des mauvais instruments de mesure, mais de comprendre à partir de quelles normes sociales ils ont été construits : ce qu’il est socialement acceptable de prendre en compte et ce qu’il serait intolérable de voir ; ce qu’il est recevable de soustraire du tableau de la pénurie d’emploi et ce que l’on est obligé de faire figurer. La réflexion sur le sens des définitions statistiques et économiques est une tentative d’analyser la construction sociale d’un chômage officiel et d’une pauvreté laborieuse estampillée qui gomme toute une partie de la population involontairement privée d’emploi. Aujourd’hui, la sous-estimation massive du non-emploi est patente. Le taux de chômage conventionnel qui sert de référent omniscient ne nous donne à voir qu’une partie du chômage existant, de son incrustation dans le fonctionnement économique et de sa diffusion dans la société. L’emprise du chômage ne se réduit pas au taux de chômage. L’indifférence au sous-emploi et à la pauvreté laborieuse est nette. Les dégâts du sous-emploi sont neutralisés par les conjectures sur les bienfaits du travail à temps partiel pendant que la définition française des working poor évince la majorité des salarié-e-s pauvres au nom de la contingence des revenus du travail.

Enfin, dans ce halo du chômage et de la pauvreté laborieuse, la prépondérance féminine est claire : en moyenne, le taux de chômage des femmes était, début 2004 de 10,6 %, contre 8,7 % pour les hommes. L’oubli du sexe de l’emploi qui caractérise la plupart des analyses économiques laisse pantois. Cet étrange silence interroge : la pauvreté laborieuse serait-elle trop féminisée pour être choquante ? La privation d’emploi serait-elle moins grave lorsqu’elle affecte le deuxième sexe ? Le développement du sous-emploi et la multiplication du nombre de working poor, majoritairement féminins, obligent se demander si l’on n’est pas en train d’assister à un traitement du chômage à deux vitesses ?

Ce texte est adapté de "Les mécomptes du chômage", Margaret Maruani, éd. Bayard, octobre 2002.


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